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SUR LES RAILS DE

L'HISTOIRE

Rails & histoire, l'Association pour l'histoire des chemins de fer vous propose de plonger dans l'histoire des chemins de fer au travers de nombreux domaines (législatifs, techniques, commerciaux etc...).Ces thèmes et dossiers seront amenés à évoluer au fil du temps : regroupements ou nouvelles déclinaisons pour les premiers, enrichissements pour les seconds.

La cité cheminote de Laon renaît sur les planches

Cheminot, fils et petit-fils de cheminot, Jacques Baudry appartient à la troupe de comédiens amateurs qui, depuis 2012, fait revivre l’ancienne cité ferroviaire de Laon (Aisne).

Bruno Carrière


Le projet est né d’une idée de Sylvie Malin et Jean-Louis Levert, deux membres dirigeants d’Axothéa (1), association créée en 1979 qui s’est donné pour mission de promouvoir les pratiques théâtrales amateur dans le département de l’Aisne. Tous deux connaissait bien la cité des cheminots de Laon, pour l’avoir fréquentée du temps de leurs grands-parents. Fin 2010, ils jugent urgent d’effectuer un « travail de mémoire » afin de sauvegarder l’histoire de cette « ville dans la ville » et de la transmettre aux nouvelles générations.


Le travail de collecte se poursuit tout au long de quatre réunions publiques, organisées au sein même de la cité, salle des Dynamiques, de janvier à avril 2011. À chaque rassemblement, une centaine de personnes, certaines venues de loin tout exprès, témoignent à cœur ouvert. « Nous étions assoupis sur nos souvenirs. Ils ont réactivé nos mémoires », s’enthousiasme Jacques Léger, un habitant de la cité (L’Union, 19 avril 2011).


Fort de son expérience d’auteur, de metteur en scène et de comédien, Olivier Gosse se charge de mettre en forme les témoignages recueillis, qu’il complète par des entretiens privés. En septembre 2011, le travail d’écriture terminé, le scénario – une succession de saynètes et de chansons (2)– est confié à Didier Perrier. Metteur en scène professionnel de la Compagnie l’Échappée, de Saint- Quentin, ce dernier mobilise dix-huit candidats de 18 à 71 ans, comédiens amateurs pour la plupart, associés à un petit nombre d’habitants de la cité. Les répétitions s’échelonnent jusqu’en juillet 2012 à raison d’un week-end par mois.


Outre la traditionnelle représentation théâtrale, Didier Perrier imagine une autre forme d’expression plus confidentielle : la lecture. Mettant en scène cinq comédiens qui, nichés derrière leur pupitre, s’improvisent conteurs à tour de rôle, elle permet d’atteindre des publics plus restreints, dans le cadre de bibliothèques ou de maisons de retraite notamment.


C’est sous cette forme que les habitants de la cité sont invités, en avril 2012, à découvrir les premières scènes en avant-première. Dévoilé progressivement lors de deux autres séances, le résultat final est présenté le 9 juin à l’école locale du Bois de Breuil. Il fait l’objet, en août, d’une publication sous le titre : Cité des cheminots, aller(s)-retour(s) (3).


À chacune des lectures est associée une exposition de photos, par lesquelles l’auteur, Philippe Mondon (4), s’est attaché à mettre en lumière les traces encore visibles du passé de la cité et à portraiturer quelques-uns de ses habitants.


Enfin, arrive le moment d’entrer véritablement en scène. Les 22 et 23 décembre 2012, la Maison des arts et loisirs de Laon accueille plus de 800 personnes. Depuis, la petite troupe ne cesse de se produire, suscitant autant de curiosité que d’intérêt.


(1)- Fédération des troupes de théâtre amateur de l’Aisne, http://www.axothea.fr .

(2)- Chansons accompagnées d’un accordéoniste (musiciens des Caves à musique de Tergnier).

(3)- Olivier Gosse, Cité des cheminots, aller(s)-retour(s), Rouen, Christophe Chomant Éditeur, 2012, 114 p. - christophe.chomant@wanadoo.fr

(4)- Ces photos peuvent être visionnées sur le site du photographe : http://www.philmon.fren


La cité cheminote de Laon est née en 1919-1920 du programme de reconstruction mis en oeuvre au lendemain de la Grande Guerre par Raoul Dautry, alors ingénieur en chef adjoint de l’entretien de la Compagnie du chemin de fer du Nord. 400 maisons de bois et quelques maisons en pierre pour les cadres, mais aussi des écoles, une bibliothèque, une salle de bal, un économat, des bains-douches, une chapelle, etc. Les maisons détruites par les bombardements de 1944 sont remplacées en 1948 par une série de maisons « en dur ». Vivant jusque dans les années 1970 selon ses règles, et presqu’en autarcie, sous l’autorité d’un « conseil de gestion », la cité quitte alors le giron de la SNCF, cédée à l’office local des HLM.

Les dernières maisons en bois de la cité cheminote de Laon sont systématiquement détruites lors de la disparition de leurs propriétaires.

MORCEAUX CHOISIS


Scène 7 - « Une cité-jardin »


Directeur du Chemin de fer du Nord - Nous avons de plus en plus d’employés, et de plus en plus de mal à les contrôler... Des mouvements de grève comme ceux de 1910 mettent en péril la Compagnie du Nord.

Raoul Dautry - J’ai un plan, monsieur le directeur.

Directeur du Chemin de fer du Nord - Ah, oui ? Expliquez-moi ça, Dautry...

Raoul Dautry - Des cités-jardins à l’anglaise, monsieur le directeur.

Directeur du Chemin de fer du Nord (sceptique) - C’est tout ce que vous avez trouvé ?

Raoul Dautry - Plutôt que de laisser les employés se loger, disséminés dans les faubourgs, il faut les rassembler dans une cité appartenant à la compagnie. On dispose ainsi d’un personnel à proximité des lieux de travail et, surtout, on peut mieux le contrôler.

Directeur du Chemin de fer du Nord (intrigué) - Je vous écoute...

Raoul Dautry - Des cités où cadres et ouvriers vivraient ensemble, comme dans les bivouacs de la Grande Guerre où l’officier était proche de ses hommes, les aidant à garder le moral et à refaire leurs forces...

Directeur du Chemin de fer du Nord - Audacieux, Dautry... Mais qui me dit que ça réussisse ?

Raoul Dautry - Si ça a fonctionné dans l’armée avec des hommes venant de tous horizons, pourquoi estce que cela ne marcherait pas en temps de paix avec des employés liés par un même esprit d’entreprise ?

Directeur du Chemin de fer du Nord - Esprit d’entreprise ! Je veux bien, mais comment évite-t-on des grèves comme celles de 1910 ?

Raoul Dautry - Ni politique, ni religion, c’est la « troisième voie », monsieur le directeur. En supprimant tout ce qui sépare – église, syndicat – on évite les conflits dans une cité vivant sur elle-même... Un économat où l’on peut s’approvisionner à meilleur marché... Des maisons individuelles avec jardins potagers améliorant l’ordinaire... Et puis, quand on jardine, on ne va pas au cabaret.

Directeur du Chemin de fer du Nord - Je ne demande qu’à vous croire, mais les ouvriers ne sont pas aussi faciles à manœuvrer que leurs machines.

Raoul Dautry - Il faut les former, monsieur le directeur ; et pas seulement à leur métier. On leur propose un encadrement éducatif et sportif. On leur installe des équipements sanitaires... Des employés bien dans leur cité, bien dans leur vie, éduqués, éveillés au sens des responsabilités et à la rigueur... La cité, et même la Compagnie de Chemin de Fer du Nord, deviennent pour eux un cercle fraternel.

Directeur du Chemin de fer du Nord - Dautry, je crois que vous êtes en train de me convaincre.


Scène 8 - « La cité du Nord »


Chœur (chantant)


En l’an 1919,

À Laon, on met un coup de neuf.

Au nord du passage à niveau :

Future cité de cheminots.

Et asséchez les marais !

Nivelez les terres à blé !

Tracez les rues en étoile

Autour du calvaire central !

Sur les années 19 et 20,

S’élève une cité-jardin,

Une banlieue en plein essor

Pour le Chemin de fer du Nord.

Quatre cents baraques en bois

Que l’on monte à tour de bras

Le long de trois rues noircies

De charbon et de scories.

Dès l’an 1921,

Toujours plus grand, toujours plus loin :

On commence à monter les murs

De nouveaux pavillons en dur.

Équipements et services,

Écoles pour nos filles, nos fils.

À côté au bois de Breuil,

La Cité du Nord vous accueille.


Scène 19 - « La pyramide »


(Un vieux cheminot vient les rejoindre. Il s’adresse au « Nouveau » qui devient l’enjeu de la conversation.

Le « Nouveau » les écoute sans savoir par qui se laisser convaincre.)

Vieux cheminot (au « Nouveau ») - Le chemin de fer, petit, c’est une culture... On voit toujours les trains en retard, mais jamais ceux qui sont ponctuels. Quand un train arrive à l’heure, il y a cent cinquante personnes qui n’ont pas eu le droit à l’erreur. Mais pour arriver à ça, il faut de la rigueur ! Si je dis que je serai là à 14 h, je ne suis pas là à 14 h 03. On a été élevés comme ça. L’heure, c’est l’heure. Les retards au boulot, c’est inexistant. Même les gars qui boivent, ils sont là quand il faut. Et cette culture cheminote, on l’applique dans la vie courante. Nos parents étaient déjà comme ça. Ils ne savaient pas grand-chose, ils ne pouvaient pas nous faire de leçons de morale. Mais leur façon de vivre, de nous éduquer, ça valait bien une leçon de morale.

Sportif (au « Nouveau ») - Mais en attendant, la vie du cheminot est rude, tu vas vite t’en apercevoir : on est plus au travail que chez soi, en famille... Mon père était mécanicien. On venait le chercher n’importe quand : le dimanche, les jours de fête, et même à Noël... Tout ça, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Et comme il n’y avait pas d’hôtels, il lui arrivait même de dormir dans les gares !

Vieux cheminot (au sportif) - Tu vas le décourager, ce petit...

Sportif (au « Nouveau ») - Oui, enfin... Ce n’est pas parce qu’il a droit à un logement, à des bons de transport et une layette offerte à chaque naissance que le sort du cheminot est si enviable.

Vieux cheminot (au sportif) - Mais arrête de lui coller le bourdon !

Nouveau (embarrassé) - Oh, moi, vous savez, je n’ai pas d’enfant, alors...

Vieux cheminot (au « Nouveau ») - On ne roule pas sur l’or, mais on n’est pas malheureux pour autant... Ici, c’est une cité où les gens travaillent beaucoup. Alors, forcément, ça marque... Moi, j’ai toujours aimé bosser, et je loue l’entreprise qui m’a permis de faire ça ! Dans le chemin de fer, on peut sortir du rang si on est prêt à bosser.

Sportif (au vieux cheminot) - Ne généralise pas ton cas, non plus.

Vieux cheminot (au « Nouveau ») - Mon père était cheminot, mon frère était cheminot... Moi, j’ai fait l’école d’apprentissage à Tergnier. J’y suis entré comme apprenti à quatorze ans. Après mes trois années de formation, j’ai travaillé. Mais, j’ai tout de suite passé les examens pour devenir chef de brigade. Et puis, j’ai monté les échelons, un à un, jusqu’à devenir ingénieur... Toi, aussi, si tu t’accroches, tu peux grimper, petit... Grimper dans la pyramide de la hiérarchie.

Nouveau (embarrassé) - Euh, oui...

Choeur - Formez la pyramide !...

Sportif (au « Nouveau ») - Si tu l’écoutes, tu vas même devenir pharaon !

Vieux cheminot (au sportif, se fâchant) - Ah, c’est malin!

Sportif (au « Nouveau ») - Mais tu peux aussi te reconvertir... Tout le monde n’a pas envie de faire cheminot de père en fils. J’ai connu des gars qui ont flingué leur concours à l’école d’apprentis pour ne pas être pris. D’ailleurs, ils se sont drôlement faits houspiller chez eux ensuite !

Vieux cheminot (au « Nouveau ») - Ici, on est des maillons d’une chaîne. On fait partie d’un réseau. On a le même esprit. On travaille en équipe... Quand on a déjà fait les métiers de ses ouvriers, on arrive à les motiver davantage qu’un ingénieur polytechnicien. On comprend les problèmes. Je viens du milieu ouvrier, je n’ai jamais eu de soucis avec le personnel. Et puis, ayant démarré comme apprenti, je connais le terrain. Les diplômes, c’est bien joli, mais ça ne suffit pas.

Sportif (au « Nouveau ») - En attendant, la cité, c’est bien beau, mais c’est un peu lourd aussi. Quand on est jeune, on a souvent envie d’en sortir... Moi, j’avais besoin d’ouverture, alors j’ai fini par travailler dans un autre secteur. Et me voilà prof de gym...

Vieux cheminot (au sportif) - Mais qu’est-ce que tu as ? Tu veux le débaucher ou quoi ?

Sportif - Juste lui faire entendre un autre son de cloche...

Vieux cheminot - Retourne donc à ta gym et laisse-nous tranquilles !

Nouveau (se voulant rassurant) – Ne vous inquiétez pas, je viens de commencer le métier. Alors, le temps que je change mon fusil d’épaule…


Scène 25 – « Tout se détricote »


1er habitant (arrivant, affolé, un journal à la main) - Vous avez vu ? Ils vont supprimer les CA pour mettre des Comités d’Entreprise à la place.

2e habitant - Et voilà ! La SNCF évacue le social. Tout se détricote...

3e habitant - Ils ont déjà, petit à petit, arrêté les activités « maison » : la musique, la natation...

2e habitant - Les cours de débrouillage, le jardin scolaire...

3e habitant - Ils ont même détruit la piscine.

Nouveau - Quelle honte! Même, pas chauffée, elle pouvait encore servir.

3e habitant - Ce qu’on est en train de vivre, les gars, c’est la détérioration de la vie cheminote.

1er habitant - La fin de la vapeur, en 67, c’est ça qui a été le vrai début du déclin.

2e habitant - Je ne sais pas, mais en tout cas, avant, la SNCF embauchait de préférence les fils de cheminots. Maintenant, il vaut mieux s’en cacher.

Nouveau - C’est quand même un comble !

3e habitant - Ce qui faisait les cheminots, c’était de vivre en communauté.

1er habitant - Maintenant, la SNCF, c’est de plus en plus saucissonné. Du coup, c’est moins efficace.

3e habitant- En 70, ils ont fermé les ateliers et les dépôts de Laon. Beaucoup ont été obligés d’aller travailler à Aulnoye, Tergnier ou même vers Paris... Beaucoup de copains ont déjà quitté la cité.

1er habitant - Résultat, la population change, de nouvelles têtes arrivent.

Nouveau - Comme moi, avant guerre, quand vous m’appeliez le « Nouveau ».

2e habitant - À part que, maintenant, c’est plutôt des non-cheminots.

3e habitant - L’ambiance n’est plus la même. Ils n’ont pas été élevés dans la cité comme nous.

1er habitant - Tout change. Souvenez-vous, à un moment, la SNCF s’est mise à encourager les cadres à habiter ailleurs.

2e habitant - D’ailleurs, les logements ont commencé à être gérés par une filiale.

3e habitant - Depuis des années, la SNCF revend des maisons à la ville.

Nouveau - Ou à ceux qui veulent devenir propriétaires.

1er habitant - Enfin, propriétaire des murs, pas du terrain !

2e habitant - C’est vrai, nos baraques, on ne peut ni les louer ni les revendre.

3e habitant - Quand le propriétaire meurt, on a obligation de laisser le terrain libre.

1er habitant - Les destructions ont commencé vers 79. Les premières baraques brûlées, ça a été un choc...

2e habitant - Quand mon père est mort, on a démonte la sienne pour faire place nette. Toute la famille s’y est mise, planche par planche... On en a jeté une partie à la déchetterie et on a brûlé le reste. Un vrai crève-cœur ! En démontant, on retrouvait les étapes, les extensions que mon père s’était bricolées...

3e habitant - Les plafonds des premières baraques étaient en papier goudronné, et les murs, à l’intérieur, étaient en toile de jute recouverte avec du papier collé. En démontant celles-là, on a retrouvé des journaux d’après 14-18...

1er habitant - Aujourd’hui, des baraques, il n’en reste plus que onze, alors qu’en tout, à une époque, ça a bien approché les cinq cents.

3e habitant - Ils voulaient en laisser une sur la cité, mais ils ont abandonné à cause des déprédations... Et puis, il y a aussi de l’amiante, alors forcément...

Nouveau - C’est la fin d’une époque... Tout ça va disparaître quand les gens disparaîtront...

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